Quand l’eau et l’électricité deviennent des armes : ce que change la doctrine Ghalibaf
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Au moment où Pete Hegseth annonçait le « jour le plus intense » des frappes américaines contre l’Iran, Téhéran répondait non pas en se repliant, mais en formalisant l’escalade. Le président du Parlement iranien Mohammad Bagher Ghalibaf a publié sur X une déclaration sans ambiguïté : « Nous décrétons aujourd’hui la règle de l’œil pour œil, sans compromis, sans exception. S’ils déclenchent une guerre des infrastructures, nous ciblerons sans aucun doute les infrastructures » (The Hill, Euronews). Ce n’est plus une menace implicite, c’est une doctrine publiée, assumée par le président du Parlement, l’une des voix les plus dures du régime.

Dans les heures qui ont suivi, un drone iranien a frappé le complexe de Ruwais à Abu Dhabi, qui abrite la plus grande raffinerie du Moyen-Orient (922 000 barils/jour). ADNOC a fermé la raffinerie par mesure de précaution. Les autorités émiraties ont confirmé l’incendie et l’absence de victimes (Euronews). Les EAU ont fait face ce mardi à une nouvelle vague de missiles et de drones iraniens, a confirmé leur ministère de la Défense sur X, et plusieurs projectiles ont atteint le territoire national. Abu Dhabi, qui avait soigneusement cultivé une posture de neutralité depuis les Accords d’Abraham, est désormais frappé directement.

Simultanément, des missiles iraniens ont touché le centre d’Israël et des explosions ont été signalées au-dessus de Doha, visant la base américaine Al Udeid. Plus de trente blessés ont également été dénombrés au Bahreïn après de nouvelles frappes iraniennes. Le conflit ne se contente plus de menacer les États du Golfe, il les atteint physiquement sur plusieurs fronts simultanément.

Pourquoi maintenant

La déclaration de Ghalibaf intervient après une séquence d’escalade réciproque sur les infrastructures civiles que les deux camps ont initiée sans jamais l’assumer. Les États-Unis ont frappé une usine de désalinisation sur l’île de Qeshm, impactant l’approvisionnement en eau de 30 villages selon le ministre des Affaires étrangères Araghchi. Israël a frappé une trentaine de dépôts pétroliers à Téhéran, provoquant des pluies noires sur la capitale, et dix jours de bombardements coordonnés ont provoqué des coupures d’électricité massives à Téhéran et Karaj (BBC). En face, l’Iran a frappé une usine de désalinisation à Bahreïn (Al Jazeera) et des infrastructures énergétiques au Koweït et aux EAU.

Jusqu’à ce soir, cette escalade restait tacite, chaque camp frappait sans formaliser la pratique. La déclaration de Ghalibaf change cela : elle transforme une série d’actions en doctrine officielle. Le « œil pour œil » signifie que chaque frappe américano-israélienne sur une infrastructure iranienne entraînera désormais une frappe iranienne sur une infrastructure du Golfe. L’escalade n’est plus opportuniste, elle est automatique et déclarée. Le timing est lui-même un message : Washington annonce son jour le plus intense, et dans les heures qui suivent l’Iran officialise la réciprocité. L’escalade appelle l’escalade.

Les enjeux réels

Pour les États du Golfe, l’équation devient intenable. Bahreïn, le Qatar, le Koweït et les EAU produisent entre 70 % et 90 % de leur eau potable par désalinisation. Ces usines sont souvent couplées à des centrales électriques, une frappe sur l’une peut donc neutraliser l’autre. Comme le résume un analyste de Chatham House cité par The National : « L’Iran passe des frappes qui nuisent aux économies du Golfe à celles qui affectent directement les conditions de vie des citoyens. » Une frappe réussie sur une installation majeure ne crée pas une pénurie en semaines, elle la crée en heures. Les monarchies du Golfe n’ont pas choisi cette guerre, n’ont pas été consultées sur son déclenchement, mais en paient désormais le prix sur leur sol.

Pour Washington, la doctrine Ghalibaf crée un dilemme opérationnel direct : chaque frappe américaine sur une infrastructure iranienne déclenche mécaniquement une riposte sur une infrastructure alliée. Les États-Unis protègent-ils leurs alliés en frappant l’Iran, ou les exposent-ils davantage ? La question, jusqu’ici théorique, est devenue concrète avec Ruwais. Et l’annonce par Hegseth du « jour le plus intense » entre en collision frontale avec cette réalité : intensifier les frappes sur l’Iran, c’est désormais intensifier les frappes iraniennes sur le Golfe.

Sur le plan du droit international humanitaire, le ciblage réciproque des infrastructures d’eau constitue une violation potentielle de l’article 54 du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève, qui interdit expressément d’attaquer les biens indispensables à la survie de la population civile (Foreign Policy). Aucune des parties ne le reconnaîtra publiquement, mais cette ligne franchie modifie durablement les normes de conduite de la guerre pour les conflits futurs.

Ce que ça change

La formalisation par Ghalibaf redéfinit la géographie du risque. Un choc pétrolier est absorbable par les marchés sur quelques mois, mais une pénurie d’eau potable dans des métropoles comme Abu Dhabi, Doha ou Manama est ingérable en quarante-huit heures. C’est précisément ce que l’Iran veut démontrer : que son pouvoir de nuisance dépasse largement sa capacité à fermer le détroit d’Ormuz.

La vulnérabilité est asymétrique. L’Iran, dont l’approvisionnement en eau repose principalement sur des barrages et des puits, est moins dépendant de la désalinisation que ses voisins du Golfe, même si cinq années de sécheresse ont gravement affaibli ses réserves (Euronews). En revanche, son réseau électrique est centralisé et vulnérable, ce que les blackouts à Téhéran démontrent quotidiennement. Les deux camps ont un talon d’Achille, mais pas le même.

Pour les entreprises exposées au Golfe, la doctrine « œil pour œil » transforme chaque frappe américano-israélienne en variable de risque pour les chaînes d’approvisionnement, la logistique maritime et la continuité des opérations sur place. Le hub logistique de Jebel Ali, à 150 km de Ruwais, est le premier port commercial du Moyen-Orient. La fermeture préventive de la plus grande raffinerie du Moyen-Orient par ADNOC donne la mesure de ce qui est en jeu. S’il est frappé, les conséquences dépassent la région.

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