Corée du Sud : la brèche stratégique
© Yeongsik Im

Pendant que les projecteurs restent braqués sur Ormuz et le refus coordonné des alliés européens, une décision militaire américaine prise la semaine dernière redessine silencieusement l’équilibre stratégique en Asie du Nord-Est. Le Washington Post a en effet révélé le 10 mars que le Pentagone transférait des éléments du système de défense antimissile THAAD stationnés en Corée du Sud vers le Moyen-Orient (Washington Post via Zonebourse). En parallèle, l’armée puise dans ses stocks de missiles intercepteurs Patriot dans la région Indo-Pacifique, dont la base d’Osan, pour contrer les drones et missiles iraniens au Moyen-Orient (Stars and Stripes, Washington Post).

Le président sud-coréen Lee Jae Myung a réagi publiquement et a « exprimé son opposition » au retrait, mais ne peut « pas entièrement imposer » sa position (Zonebourse), phrase qui résume à elle seule la nature de la relation. Le ministre des Affaires étrangères Cho Hyun a confirmé que les deux armées « discutaient » du redéploiement, sans pouvoir réellement l’empêcher.

Ce transfert n’est pas anodin, le THAAD et les Patriot constituent la colonne vertébrale de la défense antimissile sud-coréenne face à l’arsenal nord-coréen. Les retirer, même partiellement, c’est dégrader une architecture défensive construite sur deux décennies de négociations entre Washington, Séoul et Tokyo, et déployée en 2017 au prix d’une crise diplomatique majeure avec Pékin qui y voyait une menace pour ses propres capacités balistiques.

La thèse est simple : en concentrant ses actifs de défense antimissile sur le Moyen-Orient, Trump ne joue pas seulement avec le feu au Golfe, il offre à la Corée du Nord une fenêtre de vulnérabilité et il contraint Séoul à naviguer entre l’exigence américaine d’une contribution navale à Ormuz et l’angoisse d’un ciel soudainement moins protégé.

Pourquoi maintenant

Le contexte rend ce redéploiement particulièrement risqué. La Corée du Nord a tiré une dizaine de missiles balistiques vers la mer du Japon le 14 mars (franceinfo), dans un contexte où les forces américaines en Asie sont sous pression : l’USS Tripoli et 2500 Marines redéployés vers le Moyen-Orient, les THAAD en transit, les Patriot puisés dans les stocks régionaux. La coïncidence est peut-être fortuite, mais Pyongyang a une habitude documentée de tester ses missiles lors des périodes de distraction américaine. Hong Sung-pyo, chercheur à l’institut coréen des affaires militaires, cité par CNews le résume : « L’attention mondiale est focalisée sur la guerre au Moyen-Orient et la Corée du Nord a toujours eu pour habitude de mener des provocations militaires lorsqu’elle souhaite attirer l’attention ». Kim Jong-un observe aujourd’hui une Amérique dont les défenses antimissile sont redistribuées à 7 000 kilomètres, dont le président est empêtré dans un bras de fer avec ses propres alliés et dont l’attention politique est totalement absorbée par le Golfe.

La fenêtre d’opportunité n’est pas théorique. Selon plusieurs sources sud-coréennes le redéploiement du THAAD depuis la Corée du Sud s’est effectué entre le 3 et le 10 mars et Washington n’a communiqué aucun calendrier de retour. Une absence prolongée au-delà de trois semaines transformerait une mesure d’urgence tactique en réorganisation de fait de la présence défensive américaine en Asie.

Le problème n’est pas seulement nord-coréen puisque le déploiement initial du THAAD en Corée du Sud en 2016-2017 avait provoqué des représailles économiques chinoises massives contre Séoul. Pékin considérait, et considère toujours, que le radar AN/TPY-2 du THAAD sert autant à surveiller les missiles chinois qu’à intercepter les missiles nord-coréens. Le retrait de ce système, même temporaire, est une donnée nouvelle dans le calcul stratégique de Pékin, y compris potentiellement sur le dossier taïwanais.

Les enjeux réels

Pour Washington le calcul est celui d’une puissance qui fait face à un problème de stocks. Les systèmes THAAD et Patriot sont des ressources finies, longues à produire et encore plus longues à déployer. Face à la pression iranienne sur les bases américaines au Qatar, en Arabie saoudite et aux Émirats, le Pentagone a fait un choix : protéger les forces engagées dans le conflit actif plutôt que maintenir une posture de dissuasion sur un théâtre jugé secondaire. C’est une logique militaire compréhensible à court terme, mais stratégiquement c’est un pari.

Séoul se retrouve dans une position complexe. Trump lui demande simultanément de contribuer à la coalition navale d’Ormuz, tout en acceptant de voir son bouclier antimissile démantelé pour alimenter le même conflit. Refuser Ormuz c’est s’attirer les foudres d’un président qui menace l’OTAN d’un avenir « très mauvais » pour moins que ça, mais accepter c’est affaiblir davantage une défense nationale déjà fragilisée. Lee Jae Myung tente de rassurer en déclarant que le retrait « n’entrave pas la stratégie de dissuasion envers la Corée du Nord » (Zonebourse). C’est le langage d’un dirigeant qui n’a pas le choix.

Pour Pékin l’équation est différente et stratégiquement plus intéressante. La Chine observe la dégradation de la présence militaire américaine en Asie du Nord-Est avec un intérêt qui dépasse la péninsule coréenne. Toute réduction de la densité défensive américaine dans cette région constitue une donnée nouvelle dans les calculs sur Taïwan. Le Global Times a déjà répondu à Trump sur Ormuz que « la sécurité ne dépend pas du nombre de navires de guerre » (Le Grand Continent). Pékin ne dit rien sur le THAAD, et son silence est éloquent.

Ce que ça change

Le redéploiement des actifs antimissile depuis la Corée du Sud matérialise ce qu’on appelle le « dilemme des deux théâtres » : aucune puissance, même les États-Unis, ne peut maintenir indéfiniment deux postures de dissuasion de haute intensité en simultané sans que l’une n’affaiblisse l’autre.

Hier soir nous écrivions que le refus coordonné des alliés sur Ormuz constituait l’acte de naissance d’une architecture de sécurité post-américaine. Le redéploiement du THAAD en est le versant asiatique : pendant que l’Europe refuse de suivre Washington au Golfe, l’Asie subit les conséquences d’une guerre qu’elle n’a pas demandée non plus. La Corée du Sud perd des intercepteurs, le Japon refuse d’envoyer des navires à Ormuz mais voit sa propre sécurité fragilisée par le départ du groupe amphibie américain. Pyongyang et Pékin observent et attendent.

La guerre en Iran ne se joue pas qu’au Moyen-Orient, elle redistribue les cartes partout où la puissance américaine servait de garantie de sécurité. Et partout la même question se pose : que vaut réellement une garantie que le garant peut retirer en une semaine pour l’envoyer ailleurs ?

À surveiller