Douze jours après le début des frappes américano-israéliennes, le centre de gravité du conflit s’est déplacé. Il ne se trouve désormais plus dans le Détroit d’Ormuz, ni dans les banlieues sud de Beyrouth, ni même dans les salves de missiles échangées quotidiennement. Il se trouve dans une chambre dont personne ne connaît l’état réel : celle où Mojtaba Khamenei, Guide suprême depuis trois jours, soigne ses blessures. La télévision d’État iranienne l’a décrit comme « janbaz », blessé par l’ennemi, dans ce qu’elle appelle la « guerre du Ramadan ». Selon le New York Times, citant des officiels israéliens et iraniens, il a été blessé aux jambes le 28 février lors du raid qui a tué son père (NYT, Times of Israel). Le fils du président iranien a affirmé ce mercredi qu’il était « sain et sauf » (Ouest-France). Cette formulation, prudente et contradictoire à la fois, est en elle-même un aveu : un chef véritablement opérationnel n’a pas besoin d’être déclaré opérationnel par l’entourage d’un autre dirigeant, il apparaît. Or Mojtaba Khamenei n’est pas apparu en public depuis sa désignation, et aucune photo ni vidéo n’a été diffusée.
Le danger principal du conflit n’est plus une escalade délibérée, mais une escalade accidentelle. Un régime dont le commandement suprême est physiquement compromis, dont la capitale est frappée d’un exode massif de population (RFI), et dont les proxies régionaux réduisent leur activité sans explication officielle, est un régime qui peut produire des décisions erratiques, des ripostes disproportionnées par réflexe, ou au contraire des silences dangereux interprétés comme des faiblesses à exploiter. Le vide de commandement iranien est désormais la variable la plus imprévisible de la région.
Les faits du jour confirment cette instabilité structurelle. Seize navires mouilleurs de mines iraniens ont été détruits par les États-Unis près du Détroit d’Ormuz, sans riposte iranienne organisée (The Guardian, BFM TV). Des missiles et drones ont frappé plusieurs États du Golfe, Qatar, Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats, avec des résultats limités, les interceptions ayant été globalement réussies (Euronews). Selon une source iranienne citée par le Times of Israel, l’IRGC dirigerait désormais de facto le pays après avoir imposé le choix de Mojtaba Khamenei, qui est resté silencieux depuis sa nomination. Ce tableau d’ensemble ressemble moins à une stratégie assumée qu’à un système qui continue de fonctionner par inertie institutionnelle, sans direction centrale cohérente.
Pourquoi maintenant
La mort d’Ali Khamenei le 28 février 2026 a produit une succession accélérée et non préparée. Mojtaba Khamenei n’a jamais occupé de fonction militaire de premier rang au sein des Gardiens de la révolution. Son autorité religieuse est structurellement fragile, et sa légitimité politique repose entièrement sur la continuité dynastique, non sur une base institutionnelle consolidée. Le blesser dès les premières heures du conflit n’est vraisemblablement pas un effet collatéral, mais un objectif opérationnel américano-israélien visant à neutraliser la succession elle-même avant qu’elle ne se stabilise.
Ce type de stratégie de neutralisation prolongée a des précédents. En Irak en 2003, la désintégration rapide du commandement baathiste n’a pas produit la capitulation espérée : elle a généré une fragmentation des centres de décision, puis une insurrection diffuse impossible à négocier. L’Iran de 2026 présente des caractéristiques similaires. Le Conseil suprême de sécurité nationale, les Gardiens de la révolution, le gouvernement Pezeshkian et le nouveau Guide forment quatre pôles de pouvoir dont les lignes de coordination, déjà complexes en temps de paix, sont aujourd’hui soumises à une pression existentielle sans chef arbitre pleinement opérationnel.
Les enjeux réels
Washington et Tel-Aviv poursuivent un objectif qui dépasse la neutralisation du programme nucléaire iranien : ils cherchent à rendre le régime incapable de piloter une riposte cohérente, tout en évitant son effondrement total. C’est la signification du maintien délibéré de Kharg Island hors des frappes. Détruire le terminal qui concentre 90 % des exportations pétrolières iraniennes provoquerait un choc économique mondial incontrôlable et priverait Washington de tout levier de négociation futur. La pression calibrée suppose un interlocuteur suffisamment affaibli pour céder, mais suffisamment cohérent pour s’engager. Or ce calcul tient à une condition : que le commandement iranien reste unitaire. Si ce commandement se fragmente, et l’hypothèse d’un IRGC dirigeant de facto le pays sans Guide opérationnel va dans ce sens, la pression calibrée peut produire l’inverse de l’effet recherché.
L’Iran, de son côté, joue une partition de survie institutionnelle. La répression interne à Téhéran n’est pas seulement dirigée contre l’opposition politique, elle vise à empêcher que le vide perçu au sommet ne devienne une invitation à la contestation ouverte. Simultanément, le retrait relatif des proxies régionaux, Yémen, Irak, Syrie, est ambigu. Deux interprétations s’affrontent : soit Téhéran préserve délibérément ses forces pour une phase ultérieure, soit le centre de commandement ne transmet plus d’ordres cohérents à ses relais. La différence entre ces deux scénarios est fondamentale, et personne n’est en mesure de la trancher avec certitude aujourd’hui.
Ce que ça change
Un commandement iranien dégradé modifie la géométrie du risque de manière profonde. Dans un système de commandement fonctionnel, les seuils d’escalade sont connus, les lignes rouges sont communiquées, et les acteurs adverses peuvent calibrer leur action en conséquence. Dans un système fragmenté, ces seuils disparaissent. Une frappe américano-israélienne sur une cible de valeur intermédiaire peut être ignorée si aucun décideur ne dispose de l’autorité pour ordonner la riposte, ou au contraire déclencher une réponse disproportionnée si un commandant des Gardiens de la révolution agit de sa propre initiative. Les monarchies du Golfe, déjà désorientées par l’absence de clarté des objectifs américains, font face à cette même incertitude structurelle.
Sur le plan économique, la combinaison d’un Détroit partiellement déminé et d’un commandement iranien potentiellement incohérent crée une zone de risque particulièrement dangereuse pour les marchés énergétiques. Les prix du pétrole oscillent déjà violemment entre signaux d’escalade et de désescalade. Si un commandant iranien de niveau intermédiaire, sans coordination avec le Guide blessé, ordonne le minage du Détroit ou une frappe sur un tanker de grande taille, le choc sur les marchés peut être immédiat et sévère, indépendamment de toute intention politique de Téhéran. L’accident devient alors plus redoutable que la stratégie.
À surveiller
- Apparition publique de Mojtaba Khamenei. Toute allocution filmée ou discours radiodiffusé constitue le premier indicateur d’un commandement iranien qui se stabilise. L’absence prolongée au-delà de 72 heures renforce l’hypothèse de commandement dégradé. À surveiller : les comptes officiels de la République islamique et l’agence IRNA.
- Comportement des proxies régionaux. Une reprise des attaques coordonnées des Houthis au Yémen ou des milices irakiennes à grande échelle signalerait que le canal de commandement vers les forces supplétives fonctionne encore. Une fragmentation des opérations proxy, avec des actions non coordonnées ou contradictoires entre elles, confirmerait la thèse du vide de commandement.
- Volume et nature des frappes iraniennes sur le Golfe. Si leur précision et leur volume diminuent sensiblement dans les 48 prochaines heures, cela suggère que la chaîne de commandement ne transmet plus d’ordres opérationnels normaux. À surveiller : les déclarations du Qatar et des Émirats sur les interceptions.
- Positionnement du Conseil suprême de sécurité nationale. Cet organe peut théoriquement fonctionner en substitution partielle du Guide si celui-ci est hors d’état de diriger. Toute réunion publique ou déclaration collective de ce Conseil constituerait le signal d’une redistribution interne du pouvoir, avec des implications directes sur la cohérence des décisions de guerre iraniennes.