Le Golfe fracturé : la paralysie des pétromonarchies
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Le Golfe bascule depuis deux semaines, mais ce vendredi marque un seuil. Des explosions ont été entendues au centre de Dubaï ce matin, une très forte détonation suivie d’un nuage de fumée visible depuis les quartiers résidentiels (AFP via Boursorama). Un drone s’est écrasé sur l’hôtel Address Creek Harbour dans la nuit (La Presse). En Arabie saoudite, le champ pétrolier de Shaybah a été visé pour la énième fois (La Presse). Au Koweït, l’aéroport de la capitale a été touché par plusieurs drones, avec des dégâts matériels confirmés par l’aviation civile (CNews). À Bahreïn, une attaque iranienne a frappé des réservoirs d’hydrocarbures à Muharraq dans la nuit (La Presse). À Oman, deux travailleurs étrangers ont été tués par un drone à Sohar (CNews/agence omanaise).

Ce qui est nouveau ce n’est pas que l’Iran frappe ses voisins, il le fait depuis le 28 février, c’est la nature de ce qu’il frappe. Les cibles du 12 et 13 mars ne sont plus les bases américaines ou les symboles diplomatiques des premiers jours, mais des infrastructures pétrolières, les réservoirs, les champs, les ports. L’Iran est passé du ciblage militaire au ciblage économique systématique.

Pourquoi maintenant

Le non-alignement des pétromonarchies du Golfe était une fiction commode, entretenue depuis des décennies. Ces États abritent des bases américaines majeures, à commencer par Al Udeid au Qatar, frappée dès les premiers jours du conflit. Ils ont normalisé (ou quasi-normalisé) leurs relations avec Israël dans le sillage des accords d’Abraham et ont laissé passer, dans un silence diplomatique soigneusement calculé, les deux premières semaines de guerre. Téhéran de son côté a enregistré chaque silence comme une trahison.

La logique iranienne est celle d’un État acculé. Le nouveau Guide suprême est « blessé et probablement défiguré » selon le chef du Pentagone (franceinfo), et son premier message public a été lu à la télévision sans audio ni vidéo (NPR). L’appareil militaire absorbe des frappes d’une intensité croissante. Trump a déclaré ce vendredi que les États-Unis frapperaient « très fort au cours de la semaine prochaine » (CNews). Face à l’impossibilité de frapper Washington sur son sol et à la saturation des cibles militaires, l’Iran opère un pivot : transformer le Golfe en théâtre de punition économique pour contraindre les monarchies à exiger un cessez-le-feu. C’est une logique de désespoir, mais ce n’est pas une logique irrationnelle.

Le mécanisme est déjà enclenché : QatarEnergy a déclaré la force majeure sur ses exportations de GNL début mars après la frappe sur le complexe de Ras Laffan (Financial Times via Euronews). Le Koweït a suivi le 7 mars, invoquant les menaces iraniennes contre la circulation des navires et la quasi-absence de pétroliers dans le Golfe (Maghreb Émergent). Bahreïn a fait de même le 9 mars après l’incendie de sa seule raffinerie à Al-Ma’ameer (Euronews). Le ministre qatari de l’Énergie Saad al-Kaabi a averti que tous les exportateurs du Golfe seraient contraints de suivre sous quelques jours (Financial Times).

Les enjeux réels

Dubaï n’est pas qu’une ville, c’est la principale place de réexportation et de hub logistique de l’économie du Golfe. C’est une interface entre l’Orient et l’Occident construite sur une promesse fondamentale : la stabilité. Depuis le 28 février, cette promesse est fracturée. Les débris d’interception ont touché le Burj Al Arab, un incendie a ravagé le Fairmont The Palm, des drones sont tombés près de l’aéroport international à deux reprises. Ce vendredi c’est le centre-ville lui-même qui est recouvert de fumée noire. Les assureurs maritimes et les gérants de fonds souverains ont des modèles de risque, et ces modèles sont recalibrés chaque jour un peu plus. Plusieurs banques internationales ont déjà fermé leurs bureaux à Dubaï (La Presse).

L’Arabie saoudite joue une partie encore plus complexe. Riyad avait discrètement engagé des négociations de normalisation avec Israël, encouragées par Washington, et avait maintenu des canaux économiques ouverts malgré les tensions. Les frappes iraniennes répétées sur son territoire la placent devant un choix impossible : riposter militairement et entrer pleinement dans la guerre, ou absorber les coups et signaler une faiblesse que ses opinions publiques et ses rivaux internes ne lui pardonneront pas. Saudi Aramco a activé l’oléoduc Est-Ouest vers le port de Yanbu sur la mer Rouge, contournant Ormuz. La capacité de l’oléoduc est d’environ 5 millions de barils par jour, et Aramco annonce viser sa capacité maximale de 7 millions (BFM Bourse). Mais la capacité de chargement réelle du terminal de Yanbu est estimée à environ 3 millions de barils par jour, loin des 6,4 millions que l’Arabie saoudite exportait normalement via Ormuz (Reuters via Boursorama).

Le Koweït et Oman représentent deux cas distincts mais également révélateurs. Le Koweït a toujours cultivé une prudence maximale face à tout conflit régional et n’a aucune route d’exportation alternative à Ormuz. Oman a joué pendant des décennies le rôle de canal de dialogue discret entre Téhéran et l’Occident, y compris dans les négociations sur le nucléaire iranien. Le fait que l’Iran frappe ces deux États signale soit une rupture totale avec sa propre diplomatie de coulisses, soit une volonté délibérée de brûler ses derniers ponts. Dans les deux cas, l’architecture de sécurité régionale que les États-Unis ont construite depuis des décennies vient de recevoir un coup dont elle ne se relèvera pas sans transformation profonde.

Ce que ça change

Trois choses ont changé en deux semaines.

D’abord, le choc énergétique est entré dans une phase nouvelle. Ce ne sont plus seulement les routes maritimes qui sont interrompues, ce sont désormais les décisions souveraines de production et d’exportation qui se dérèglent sous la contrainte militaire. Trois États du Golfe (Qatar, Koweït, Bahreïn) ont formellement invoqué la force majeure sur leurs exportations. L’AIE a qualifié la situation de « plus importante perturbation de l’approvisionnement pétrolier de l’histoire ».

Ensuite, la stratégie iranienne a pivoté. La doctrine « œil pour œil » formalisée par Ghalibaf, le président du Parlement, cible désormais explicitement les infrastructures économiques. L’agence iranienne Tasnim a même cité les géants technologiques américains comme « futures cibles » (La Presse). Ce ne sont plus des représailles militaires, c’est de la guerre économique déclarée.

Enfin, Washington se retrouve à aggraver la crise énergétique mondiale par la guerre qu’il mène. L’administration Trump a autorisé jeudi soir la vente temporaire de pétrole russe stocké sur des navires pour réduire les tensions sur l’offre (Boursorama/AFP). Cette autorisation est un aveu : les réserves de l’AIE ne suffisent pas, il faut désormais concéder à Moscou pour compenser un choc que Washington a lui-même provoqué.

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