Kiev joue sa guerre dans celle de l’Iran
© PRESIDENCE UKRAINIENNE

Volodymyr Zelensky est en train de réussir le repositionnement stratégique le plus audacieux de la guerre en Ukraine. En l’espace d’une semaine, le président ukrainien a transformé le conflit américano-israélien contre l’Iran en levier pour sa propre survie.

Le 11 mars, Zelensky déclare que la Russie « a commencé à soutenir le régime iranien avec des drones » et avertit que Moscou pourrait aussi fournir des missiles et des troupes (Newsweek). Le 13 mars, sur France Inter depuis Paris, après sa rencontre avec Emmanuel Macron, il précise : « Il fournit des Shahed à l’Iran. Notre renseignement nous l’assure et nous avons vu les résultats des frappes sur les pays du Proche-Orient » (franceinfo/France Inter). Samedi sur CNN, il enfonce le clou : c’est « 100% des faits » que l’Iran utilise des Shahed d’origine russe contre des bases américaines (Express Tribune/CNN).

En parallèle, il agit. L’Ukraine a envoyé des experts militaires anti-drones en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis, au Qatar et en Jordanie (CNews). Zelensky a appelé personnellement le prince héritier saoudien MBS pour proposer l’aide ukrainienne contre les drones iraniens (Al Jazeera). Au total onze pays, dont les États-Unis et des États européens, lui ont demandé de l’aide (CNews) et Washington a formellement sollicité Kiev pour son expertise anti-Shahed (New York Times via Axios).

L’Ukraine, pays en guerre depuis quatre ans, est en train de se rendre indispensable dans un conflit qui n’est pas le sien. Ce n’est pas de l’altruisme, c’est de la stratégie.

Pourquoi maintenant

Le timing de Zelensky n’est évidemment pas un hasard. Depuis le 28 février la guerre en Iran aspire toute l’attention internationale, toutes les ressources militaires et tous les intercepteurs Patriot. Zelensky a déclaré que plus de 800 missiles Patriot avaient été utilisés en trois jours au Moyen-Orient, soit plus que ce que l’Ukraine a reçu pendant toute l’invasion russe (Euronews). Kiev regarde son propre approvisionnement se tarir en temps réel.

La réponse ukrainienne a été de transformer une menace en opportunité, puisque l’Ukraine est le pays le plus expérimenté au monde dans la lutte contre les drones Shahed. Depuis 2022, les forces ukrainiennes ont développé un système de défense multicouche (groupes de tir mobiles, guerre électronique, intercepteurs à bas coût) qui abat plus de 70 % des Shahed visant Kiev et sa région (Euronews, commandant en chef Syrsky). L’Ukraine produit désormais plus de 1 500 drones intercepteurs par jour, à un coût unitaire de 1 000 à 2 000 dollars, contre environ 3,5 millions d’euros pour un missile Patriot (Euronews, Axios).

C’est cette asymétrie qui rend Kiev indispensable. Les pays du Golfe et les États-Unis brûlent des Patriot à plusieurs millions de dollars pièce contre des Shahed à 20000 dollars. L’Ukraine propose une solution dix fois moins chère, testée au combat et immédiatement disponible. En août 2025, Zelensky avait déjà présenté cette offre à Trump lors d’une réunion à la Maison Blanche, PowerPoint à l’appui, avec une carte du Moyen-Orient et un avertissement prophétique : « L’Iran améliore ses drones Shahed » (Axios). L’administration Trump avait décliné, elle a fait marche arrière la semaine dernière.

Les enjeux réels

Pour Zelensky l’objectif est triple. D’abord, se rendre indispensable militairement pour que Washington ne puisse pas le lâcher sur le front ukrainien. Ensuite, obtenir en retour les missiles de défense aérienne dont l’Ukraine a cruellement besoin, il a explicitement proposé des intercepteurs de drones en échange de missiles (Euronews). Enfin, forcer la fusion des deux théâtres dans la perception occidentale : si la Russie arme l’Iran qui frappe des soldats américains, alors soutenir l’Ukraine n’est plus un dossier européen secondaire mais une composante directe de la guerre au Moyen-Orient.

C’est cette dernière dimension qui est la plus explosive. L’affirmation de Zelensky sur les drones russes fournis à l’Iran n’est pas confirmée de manière indépendante, et aucun service de renseignement occidental n’a publiquement validé la livraison directe de Shahed russes à Téhéran. Un récepteur russe Komet-M résistant au brouillage a été retrouvé dans les débris d’un drone Shahed qui a frappé la base britannique d’Akrotiri à Chypre, ce qui est un indice matériel de composants russes mais pas une preuve de livraison de drones complets (The Times/Daily Mail). Zelensky a un intérêt stratégique évident à amplifier cette information : que ce soit vrai ou partiellement vrai, l’effet politique est le même, ça force la main des Occidentaux.

Et Moscou ? La Russie encaisse depuis le 28 février des dividendes passifs considérables : hausse des cours du pétrole qui finance son budget de guerre, attention américaine détournée de l’Ukraine, Trump qui autorise la vente de pétrole russe stocké pour compenser le choc énergétique. Poutine gagne sans rien faire. Fournir activement des drones à l’Iran serait un saut qualitatif, passer du bénéficiaire passif au co-belligérant actif. Le secrétaire à la Défense Hegseth a déclaré que la Russie « ne devrait pas interférer » dans la guerre contre l’Iran. Trump a dit vendredi qu’il était « possible » que Poutine « aide un petit peu » l’Iran, avec une désinvolture qui pourrait être tactique (Europe 1). Le flou est peut-être voulu des deux côtés.

Ce que ça change

Zelensky est en train de transformer l’Ukraine de pays demandeur d’aide en fournisseur de solutions. C’est un renversement de posture qui, s’il se consolide, change la dynamique de la relation Kiev-Washington-Golfe pour les mois qui viennent. Les fils de Trump ont annoncé des investissements dans des sociétés visant à fournir au Pentagone de la technologie de drones inspirée de l’expérience ukrainienne (Axios, Military Times). Quand la guerre devient un business, les alliances se solidifient.

Le deal implicite est lisible. Zelensky l’a formulé via Bloomberg : il propose aux dirigeants du Moyen-Orient, qui entretiennent d’excellentes relations avec Moscou, d’aider contre les drones en échange d’une pression sur la Russie pour un cessez-le-feu d’un mois en Ukraine. C’est du troc géopolitique à l’état pur, et c’est la première fois depuis le début de l’invasion russe que Kiev dispose d’un levier concret sur les pays du Golfe.

La question qui reste ouverte est de savoir si Washington acceptera la fusion des deux théâtres que Zelensky pousse de toutes ses forces. Pour l’instant, Trump maintient une séparation nette entre le dossier iranien et le dossier ukrainien, mais chaque drone Shahed qui frappe une base américaine avec un composant russe à l’intérieur rend cette séparation un peu plus difficile à tenir.

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