La troisième semaine de guerre commence avec un paradoxe. Dimanche soir, Trump a déclaré avoir « des discussions avec l’Iran » tout en précisant que Téhéran « n’était pas encore tout à fait prêt, même s’ils n’en sont plus très loin » (AFP, Air Force One, 15 mars). Quelques heures plus tôt, le chef de la diplomatie iranienne Araghchi avait dit sur CBS exactement le contraire : « Nous n’avons jamais demandé de cessez-le-feu, et nous n’avons jamais demandé de négociations. Nous sommes prêts à nous défendre aussi longtemps qu’il le faudra » (CBS News, Face the Nation).
L’un des deux ment, ou bien il existe un canal de communication que la façade publique contredit, ce qui ne serait pas inédit dans la diplomatie américano-iranienne. Mais la guerre, elle, continue sans interruption. Cette nuit un drone a frappé un réservoir de carburant de l’aéroport international de Dubaï, provoquant un incendie et la suspension temporaire des vols (Le Temps, France 24). Depuis le début de la guerre l’Iran a tiré plus de 1800 missiles et drones sur les Émirats arabes unis selon le ministère émirati de la Défense (Boursorama/Le Figaro). L’armée israélienne a lancé à l’aube une nouvelle vague de frappes « à grande échelle » sur Téhéran (France 24). Macron a de son côté appelé le président iranien Pezeshkian pour lui dire qu’il était « inadmissible » que la France soit « ciblée » dans l’escalade régionale, réclamant le retour « au plus vite » de deux Français détenus en Iran (France 24).
Plus de 2 000 morts à travers la région, le Brent dépasse 106 dollars, et personne ne cherche la sortie.
Pourquoi maintenant
Ce conflit n’a pas de mécanisme d’arrêt, et c’est désormais une donnée structurelle.
Côté iranien Araghchi l’a formulé clairement sur Al-Araby Al-Jadeed : « Cette guerre ne prendra fin que lorsque nous serons certains qu’elle ne se reproduira pas et que des réparations seront payées » (La Presse/AFP). C’est une condition impossible à satisfaire en temps de guerre, l’Iran demande des garanties de non-agression à un pays qui le bombarde. Ce n’est pas une position de négociation, c’est une position d’attrition, tenir aussi longtemps que possible pour rendre le coût de la guerre insupportable pour l’adversaire. Dans la même interview sur CBS, Araghchi a donné une information passée relativement inaperçue : les 440 kilos de matériel nucléaire enrichi à 60 % que l’Iran avait proposé de diluer 48 heures avant les frappes du 28 février sont désormais « sous les décombres » des sites bombardés. L’offre n’est plus sur la table.
Côté américain Trump navigue entre des discours contradictoires dans la même journée. Il dit que la guerre « se terminera bientôt », il annonce des frappes « très fortes », il affirme que l’Iran veut négocier alors que Téhéran le dément en direct sur une chaîne américaine, et dimanche soir il glisse qu’il y a « des discussions » tout en ajoutant que l’Iran « n’est pas encore prêt ». Kevin Hassett, directeur du Conseil économique national, a déclaré sur CBS que « l’économie mondiale aura un grand choc positif dès que ce sera terminé », évoquant un horizon de quatre à six semaines selon le Pentagone (Newsweek, CBS News). Le secrétaire à l’Énergie Chris Wright parle de « souffrance passagère » (La Presse). La narration officielle est que tout va bien et que des canaux existent, même si les bombes continuent de tomber.
Côté israélien, la prolongation jusqu’à la Pâque juive au minimum confirme que Tel Aviv a renoncé à l’idée d’une opération courte. Les 7600 frappes en Iran et 1100 au Liban en seize jours (Tsahal) n’ont pas produit l’effondrement du régime iranien. Israël vient d’approuver une enveloppe de 827 millions de dollars pour des achats militaires d’urgence (Radio-Canada) tandis que les Gardiens de la Révolution publient des menaces de mort directes contre Netanyahu sur Sepah News (France 24). L’armée dément manquer d’intercepteurs malgré les informations de Semafor affirmant le contraire (La Presse). Israël s’arme pour la durée.
Les enjeux réels
L’absence de canal de négociation officiel n’est pas un accident, c’est le résultat de trois calculs qui s’excluent mutuellement.
L’Iran refuse de négocier parce que chaque tentative précédente s’est soldée par des frappes. La logique d’Araghchi est factuelle : les négociations nucléaires de juin 2025 ont été suivies de l’opération Midnight Hammer, et les discussions Witkoff-Kushner de février 2026 ont été suivies du 28 février. Du point de vue iranien la diplomatie américaine est un prélude à l’attaque, pas une alternative. Qu’on partage ou non cette lecture, elle est désormais la position officielle d’un État en guerre.
Trump refuse de faire un accord « parce que les termes ne sont pas assez bons », ce qui signifie qu’il veut négocier depuis une position de force maximale, mais la force maximale suppose que l’adversaire soit au bord de la rupture. Or l’Iran semble tenir, Araghchi a dit sur CBS : « Ce n’est pas une guerre de survie. Nous sommes stables et suffisamment forts. » Que ce soit vrai ou non, c’est la posture, et la posture empêche la capitulation que Washington attend pour dicter ses termes.
Israël ne peut pas s’arrêter parce que s’arrêter sans résultat décisif serait un aveu d’échec pour Netanyahu, dont la survie politique dépend de la perception d’une victoire. Prolonger et acheter 827 millions de dollars d’armement repousse l’échéance sans la résoudre.
Le résultat est un conflit où chaque belligérant a une raison rationnelle de continuer et aucune raison immédiate de s’arrêter. C’est la définition d’une guerre d’attrition.
Pendant que les trois principaux belligérants s’enferment dans leurs logiques respectives, Trump appelle la Chine, la France, le Japon, la Corée du Sud, le Royaume-Uni et l’Australie à envoyer des navires dans Ormuz (France 24), mais les refus s’accumulent. Londres parle de « désescalade », Séoul « examine de près », l’Australie a déclaré ce lundi qu’elle n’enverrait pas de navire (La Libre), le Japon a confirmé ne pas envisager d’opération de sécurité maritime dans la situation actuelle (L’Essentiel). En réponse, Trump a prévenu dans une interview au Financial Times que l’avenir de l’OTAN serait « très mauvais » si les alliés refusent d’aider, et menacé de reporter son sommet avec Xi Jinping prévu début avril (France 24). L’isolement se transforme en chantage. Araghchi a appelé dimanche son homologue français Barrot pour avertir que toute action d’un pays tiers « pouvant mener à une escalade » serait considérée comme hostile (CNews, France 24). Personne ne bouge et Trump se retrouve seul à gérer Ormuz, un détroit qui n’est d’ailleurs pas fermé au sens strict mais filtré (l’Inde a obtenu un passage pour certains de ses pétroliers après discussions directes avec Téhéran). L’Iran choisit qui passe et qui ne passe pas, c’est un blocus sélectif, pas un blocus total.
Ce que ça change
Le fait marquant de ces dernières 24 heures n’est pas le missile sur Tel Aviv ni le drone sur Dubaï, c’est la cristallisation publique et simultanée de trois refus, suivie dimanche soir par l’aveu d’un canal discret que personne ne veut officialiser.
L’Iran refuse de parler en public, Trump refuse de faire un accord aux conditions actuelles, Israël refuse de s’arrêter. Ces trois positions ferment les trois portes de sortie théoriques du conflit : la négociation, le compromis et le cessez-le-feu unilatéral. Mais en coulisses, Trump dit qu’il y a « des discussions ». L’écart entre la façade et le canal est la seule fissure visible. C’est peut-être le début d’une porte de sortie, ou un bluff destiné aux marchés.
Pendant ce temps, Macron durcit le ton envers Téhéran tout en refusant pour l’instant d’envoyer des navires dans Ormuz. Paris tient une ligne entre fermeté verbale et retenue opérationnelle. La question est combien de temps cette ligne peut tenir si des soldats français sont à nouveau pris pour cible.
Il reste l’effondrement d’un des acteurs, ce que chaque camp espère provoquer chez l’autre. Mais pour le moment l’Iran tire encore des missiles sur Tel Aviv, Israël frappe encore Téhéran à l’aube, les drones continuent de tomber sur Dubaï. Les Marines sont en route, le Brent dépasse 106 dollars, les réserves de l’AIE s’épuisent. La seule porte qui reste entrouverte est celle que personne n’officialise : le canal dont Trump parle sans le nommer et que Téhéran nie sans le fermer.
À surveiller
- Le canal secret Trump-Iran. Trump dit « on est en discussion », Araghchi dit « aucune raison de négocier ». Si dans les 48 heures un intermédiaire est identifié, Oman, Qatar, Suisse, c’est le signal que la façade de refus cache un processus réel. Si Trump ne produit aucune preuve de contact, c’est de la communication de marché, pas de la diplomatie.
- Le matériel nucléaire sous les décombres. Les 440 kilos d’uranium enrichi à 60 % sont « sous les décombres » selon Araghchi, avec « aucun plan » de récupération pour l’instant mais la possibilité de le faire « sous supervision de l’AIEA » (CBS News). Si l’AIEA demande un accès et que Téhéran refuse, c’est une rupture avec le dernier cadre de contrôle international.
- Le détroit d’Ormuz comme blocus sélectif. L’Iran ne ferme pas Ormuz, il filtre. L’Inde passe, la Chine aussi probablement (des tankers iraniens continuent vers la Chine depuis le début du conflit). Si d’autres pays obtiennent des accords bilatéraux avec Téhéran, Ormuz devient un instrument de tri géopolitique, pas un goulet fermé, et la coalition d’escorte de Trump perd sa raison d’être.
- La posture française. Macron dit « inadmissible », mais un soldat est mort, pas de navires envoyés, pas de rupture diplomatique. Si un deuxième incident français se produit la ligne de retenue actuelle ne tiendra pas. L’appel Macron-Pezeshkian est le dernier avertissement avant une escalade de la posture française.