L’Iran n’a plus de visage. En moins de dix-huit jours les frappes israélo-américaines ont éliminé la figure spirituelle du régime et désormais, si les revendications israéliennes se confirment, son véritable architecte opérationnel. Le ministre de la Défense israélien Israël Katz a en effet annoncé avoir « éliminé » Ali Larijani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, lors de frappes menées dans la nuit de lundi à mardi sur Téhéran (France 24, RTS, Euronews). Netanyahu a explicitement invité les Iraniens à « prendre leur destin en main », ajoutant : « nous ébranlons ce régime dans l’espoir de donner au peuple iranien une chance de s’en débarrasser » (RTS). Simultanément, l’armée israélienne a annoncé sur Telegram avoir tué le général Gholamreza Soleimani, commandant des forces Bassidj, dans une « frappe ciblée à Téhéran » (France 24, Euronews).
Téhéran n’a pas confirmé la mort de Larijani à ce stade (France 24, Washington Post) et n’a pas encore réagi aux affirmations israéliennes. Cette prudence peut signifier que le régime vérifie, qu’il prépare sa communication, ou bien que la confirmation viendrait valider l’ampleur de la perte. Dans les trois cas, le silence est en soi un signal.
Ce qui est confirmé en revanche, c’est le profil de la cible. Un responsable militaire israélien a déclaré sous couvert d’anonymat que Larijani était « le dirigeant de facto du régime iranien, surtout depuis deux semaines », celui qui « a orienté les attaques vers la région » et « ordonné des frappes contre Israël et les pays du Golfe » (La Presse). Larijani n’était pas un clerc ni un Gardien de la Révolution en uniforme, c’était un technocrate de l’alliance, ancien négociateur nucléaire, ancien président du Parlement, l’homme qui avait rencontré Poutine à Moscou fin janvier et qui gérait les dossiers nucléaires dans l’ombre depuis des années (RTS, Le Grand Continent). Khamenei lui avait même confié la responsabilité d’assurer la survie du régime (Le Temps). Plusieurs analystes estiment déjà que cette perte, si elle est confirmée, dépasse stratégiquement celle de Khamenei, figure davantage symbolique que décisionnelle.
À cela s’ajoute la disparition de Gholamreza Soleimani, chef de la force de répression intérieure comptant quelque 450 000 membres mobilisables (Al Jazeera). Si les deux éliminations sont confirmées le commandement iranien perd en une seule journée son fil diplomatique externe et son instrument de contrôle interne. Deux pertes, deux fonctions irremplaçables à court terme.
Pourquoi maintenant
La logique de cette décapitation accélérée s’inscrit dans une doctrine qu’Israël a perfectionnée depuis l’opération contre Hassan Nasrallah en 2024 : éliminer non pas les généraux de terrain mais plutôt les architectes de la cohérence stratégique adverse. Larijani avait survécu à toutes les purges internes, à toutes les crises, précisément parce qu’il était trop utile pour être sacrifié. Cela faisait donc de lui une cible de premier ordre pour quiconque cherchait à déstabiliser durablement le régime plutôt qu’à simplement le blesser.
Mais il y a une couche plus profonde. Avant l’escalade de février des pourparlers étaient en cours entre Washington et Téhéran via les émissaires Witkoff et Kushner. Araghchi a révélé dimanche sur CBS que l’Iran avait proposé de diluer ses 440 kilos d’uranium enrichi à 60 %, une « grande concession » selon ses propres termes (CBS News). Ces négociations passaient par des canaux que Larijani supervisait depuis sa nomination au Conseil suprême de sécurité nationale en août 2025 (Le Grand Continent, RTS). Sa mort, si elle est confirmée, ne ferme pas seulement une porte de négociation, elle efface le souvenir institutionnel de ce qu’il y avait derrière cette porte.
Vendredi encore Larijani était apparu en public à Téhéran aux côtés du président Pezeshkian lors d’un rassemblement pro-gouvernemental sous la pluie et les bombes. « Le problème de Trump, c’est qu’il ne comprend pas que le peuple iranien est une nation courageuse », avait-il lancé (L’Observateur/AFP). Trois jours plus tard Israël affirme donc l’avoir tué et le message est calibré : même ceux qui défient en public ne sont pas hors de portée.
Les enjeux réels
Ce que cherche Israël, Netanyahu l’a dit sans détour : le changement de régime. Le discours visant directement la population iranienne, « prendre votre destin en main », révèle une ambition maximale : celle de provoquer une implosion interne en privant le régime de ses figures capables de le stabiliser (France 24, RTS). La rhétorique est celle de 2003 revisitée, avec une exécution militaire infiniment plus précise. L’armée israélienne affirme avoir frappé près de 7600 cibles en Iran, mis hors service 85 % des défenses aériennes et 70 % des lanceurs de missiles (Euronews). Le rythme ne ralentit donc pas.
Washington joue un jeu différent, et c’est là que réside la tension. Trump veut la pression maximale mais pas nécessairement l’implosion, un Iran effondré sans interlocuteur est un Iran ingérable. La disparition de Larijani, loin de simplifier la situation pour Washington, complique objectivement toute perspective de sortie négociée. Qui signe un accord si celui qui avait le mandat pour négocier est mort ?
Moscou et Pékin observent avec une acuité particulière. Larijani était leur interlocuteur iranien de référence, l’homme qui avait rencontré Poutine en janvier, qui supervisait les partenariats énergétiques et militaires des dernières années (RTS). Sa mort les prive d’un levier de communication direct avec un régime désormais opaque dans son processus décisionnel. Pour la Chine, dont les investissements en Iran s’inscrivent dans le cadre de l’accord de partenariat stratégique de 25 ans signé en 2021, l’un des plus massifs jamais conclus par Pékin avec un pays sous sanctions, l’incertitude sur l’interlocuteur légitime devient une donnée commerciale et stratégique de premier ordre.
Le président du Parlement iranien Ghalibaf a réagi en déclarant que la guerre allait « modifier l’ordre régional, mais pas dans le sens souhaité par Washington » (RTS/Tasnim). C’est peut-être le signal que Ghalibaf se positionne comme le prochain homme fort, mais le brouillard est total.
Ce que ça change
Un Iran sans Larijani, sans commandement Bassidj structuré, avec un Guide suprême invisible, est un Iran dont personne ne sait plus avec certitude qui détient l’autorité de déclencher l’escalade, d’arrêter les frappes ou de signer la paix. Ce vide n’est pas une victoire pour ceux qui l’ont créé mais un risque : celui d’une riposte décidée par des acteurs secondaires sans mandat clair, ou d’une paralysie décisionnelle qui rend toute désescalade impossible faute d’interlocuteur.
Quoi qu’il en soit les frappes iraniennes sur la région se poursuivent ce mardi. Israël a été touché par deux salves vers Tel Aviv et la mer de Galilée. Des éclats d’obus sont tombés dans la vieille ville de Jérusalem, touchant le toit du patriarcat orthodoxe grec, à quelques mètres de l’église du Saint-Sépulcre (Euronews). Les frappes sur le Liban ont tué 912 personnes dont 111 enfants depuis le 2 mars (RTS, ministère libanais de la Santé) et quatre personnes ont été tuées à Bagdad dans une frappe, dont deux conseillers iraniens engagés auprès de milices pro-iraniennes (La Presse, France 24).
La machine tourne. Mais qui la pilote ?
À surveiller
- La confirmation ou le démenti iranien dans les 24 heures. Si Téhéran confirme la mort de Larijani c’est un séisme institutionnel assumé publiquement. Si le silence se prolonge au-delà de 48 heures c’est une paralysie à documenter. Si l’Iran dément avec preuves (apparition vidéo de Larijani) c’est Israël qui perd en crédibilité. Chaque scénario trace une trajectoire différente.
- Qui parle au nom de Téhéran. Si plusieurs centres décisionnels contradictoires s’expriment simultanément (Ghalibaf, les IRGC, Pezeshkian) la fragmentation du commandement sera confirmée. Ghalibaf se positionne déjà. Indicateur : cohérence ou incohérence des déclarations iraniennes dans les 72 heures.
- La réaction de Pékin et Moscou. Larijani était leur canal, sa perte les oblige à en constituer un nouveau. Toute convocation d’ambassadeur iranien à Pékin ou Moscou, tout communiqué conjoint, signalera que les deux puissances tentent de reconstituer un interlocuteur avant que le chaos ne s’installe.
- La cohérence opérationnelle des milices pro-iraniennes. La frappe de Bagdad tuant deux conseillers iraniens illustre déjà la désorganisation du réseau. Si les actions des milices en Irak, Syrie et au Yémen deviennent erratiques ou au contraire s’intensifient de manière coordonnée dans les prochains jours, ce sera le signal le plus fiable sur l’état réel de la chaîne de commandement iranienne.