La fracture est consommée. Au jour 17 d’un conflit que Washington a déclenché sans mandat collectif, Donald Trump exige de ses alliés, des membres de l’OTAN, du Japon, de l’Australie, et même la Chine qu’ils déploient des navires de guerre pour sécuriser le détroit d’Ormuz, fermé depuis le 28 février par l’Iran. La réponse est un refus coordonné, public et remarquablement uniforme.
L’Allemagne n’offrira « aucune participation militaire » mais est prête à « garantir par la voie diplomatique la sécurité du passage » selon le ministre de la Défense Boris Pistorius (Boursorama/AFP). L’Italie « n’est pas impliquée dans des opérations militaires à Ormuz » et appelle à la « désescalade » (Tajani, via Le Grand Continent/Axios). Le président polonais Nawrocki a écarté toute participation des forces armées polonaises, même si les ministres lituanien et polonais des Affaires étrangères estiment que l’OTAN devrait « étudier » une demande si elle était formellement soumise (Boursorama/AFP). Le Japon et l’Australie ont exclu tout envoi de moyens. Le Royaume-Uni travaille avec ses alliés sur un « plan collectif viable » mais juge que l’heure est à la « désescalade », pas à l’envoi de navires de guerre. Londres déploie en revanche des drones démineurs dans la zone (Starmer, AFP).
À Bruxelles, les ministres des Affaires étrangères de l’UE ont discuté ce lundi d’un éventuel recours à la mission Aspides (actuellement déployée en mer Rouge contre les Houthis) pour sécuriser Ormuz, selon la cheffe de la diplomatie européenne Kaja Kallas (BFM/AFP). Plusieurs ministres ont cependant écarté une décision à court terme. La France avait évoqué dès le 9 mars une mission internationale « purement défensive » pour rouvrir le détroit, sans envoyer de navires tant que la guerre dure (Le Grand Continent).
Trump a répondu dans le Financial Times : « S’il n’y a pas de réponse, ou si celle-ci est négative, je pense que cela aura des conséquences très mauvaises pour l’avenir de l’OTAN » (L’Avenir, Boursorama). Il a également menacé de reporter sa visite prévue fin mars à Pékin si la Chine ne coopère pas (France 24).
Pourquoi maintenant
Ce refus collectif ne sort pas du néant. Il s’inscrit dans une séquence longue où les alliés occidentaux ont progressivement intégré que l’administration Trump 2.0 prendrait des décisions militaires majeures sans concertation préalable, puis réclamerait la facture après coup. La guerre contre l’Iran a été déclenchée le 28 février sans vote du Congrès, sans consultation de l’OTAN, sans préavis aux partenaires du Golfe qui ont immédiatement subi des frappes iraniennes sur leurs propres territoires. L’Arabie saoudite a intercepté plus de soixante drones en une seule nuit, le Qatar a vu sa base américaine visée, Bahreïn a perdu des infrastructures pétrolières. Personne n’avait demandé à jouer ce rôle.
La comparaison avec 2003 s’impose, mais elle est trompeuse si on s’y arrête. En 2003, la fracture portait sur l’opportunité d’une guerre, aujourd’hui, elle porte sur quelque chose de plus fondamental : qui décide et qui supporte les conséquences. L’Europe se réarme pour l’Ukraine, gère une crise énergétique structurelle aggravée par la fermeture d’Ormuz, tout en voyant Washington lui réclamer simultanément un engagement naval au Moyen-Orient et une loyauté sans conditions sur un conflit qu’elle n’a pas validé. Le cumul est intenable.
Un fait de ce lundi illustre l’élargissement du conflit que les Européens redoutent : l’armée israélienne a annoncé avoir lancé des « opérations terrestres limitées et ciblées » contre le Hezbollah dans le sud du Liban (L’Avenir, France 24). Un nouveau front s’ouvre donc au moment même où Trump demande à ses alliés de s’engager sur un front maritime qu’ils ne maîtrisent pas.
Les enjeux réels
Ce que Trump veut n’est pas difficile à lire : il veut partager le fardeau opérationnel d’un détroit qu’il ne peut pas sécuriser seul sans déployer davantage une marine américaine déjà sous tension, et il demande que la communauté internationale valide son opération. Ces deux objectifs sont précisément ceux que ses alliés refusent de lui offrir, pour des raisons qui divergent selon les acteurs mais convergent dans le résultat.
Le Royaume-Uni illustre la nuance : Starmer refuse les navires de guerre mais autorise deux bases britanniques pour des « opérations défensives », déploie un destroyer en Méditerranée pour protéger Chypre et envoie des drones démineurs dans Ormuz (Boursorama/AFP). Londres contribue sans s’engager, ce qui est une posture tenable tant qu’aucun soldat britannique ne meurt, exactement le calcul que Paris faisait avant la mort de l’adjudant-chef Arnaud Frion.
La Chine occupe une position stratégiquement plus intéressante. Pékin importe massivement via Ormuz, subit le choc comme tout le monde mais entretient des relations commerciales profondes avec l’Iran. Trump menace d’annuler sa visite de fin mars si Pékin ne coopère pas, transformant une demande militaire en levier de négociation commercial et diplomatique, un terrain où la Chine sait manœuvrer (France 24). Le Global Times, tabloïd nationaliste proche du Parti communiste chinois, a affirmé que « la sécurité d’Ormuz ne dépend pas du nombre de navires de guerre ». Pékin maintient le dialogue, refuse l’engagement et laisse Trump s’épuiser dans ses menaces. Ne jamais dire non frontalement, ne jamais dire oui non plus.
L’Iran pendant ce temps, joue une partition distincte. Araghchi a déclaré hier sur CBS que Téhéran est prêt à poursuivre le conflit « aussi longtemps qu’il le faudra », tout en avertissant Barrot que toute action d’un pays tiers serait considérée comme hostile (CNews, France 24). La résistance du régime iranien est une réalité que le refus allié amplifie indirectement. Plus Washington apparaît isolé, plus Téhéran peut tenir.
Ce que ça change
Ce refus coordonné n’est pas un incident diplomatique, c’est l’acte de naissance visible d’une architecture de sécurité où les alliés s’arrogent explicitement le droit de ne pas suivre Washington dans ses guerres. La menace de Trump d’un avenir « très mauvais » pour l’OTAN aura sans doute l’effet inverse de celui escompté : elle peut accélèrer la réflexion européenne sur l’autonomie stratégique, renforcer ceux qui plaident depuis des années pour ne plus sous-traiter la sécurité du continent à un allié imprévisible et compliquer durablement la reconstitution d’une coalition crédible si une crise majeure survenait en Europe.
L’initiative Aspides-Ormuz discutée à Bruxelles aujourd’hui est le premier signe concret de cette autonomie en gestation. Si l’UE déploie une mission navale européenne dans le détroit sans les Américains ce serait un précédent, la première opération de sécurité maritime européenne dans le Golfe, conçue comme une alternative à une coalition dirigée par Washington, pas comme une contribution.
À surveiller
- Le conseil OTAN des prochains jours. Si Trump convoque une réunion en format urgence, la position collective sera un révélateur historique et un refus formel serait sans précédent. Les pays baltes et la Pologne pourraient jouer un rôle de pivot, leurs ministres des Affaires étrangères ont estimé qu’une demande formelle devrait être « étudiée » (Boursorama/AFP).
- La mission Aspides étendue à Ormuz. Si l’UE décide dans les jours qui viennent de redéployer Aspides depuis la mer Rouge vers le Golfe, c’est le signal d’une réponse européenne autonome. Si la décision est reportée, l’Europe reste spectatrice. Indicateur : communiqué de Kaja Kallas ou décision du Conseil des Affaires étrangères cette semaine.
- La visite Trump à Pékin fin mars. Son maintien ou son annulation dira tout sur la marge de manœuvre chinoise. Si Pékin propose un geste symbolique non-militaire (médiation, couloir humanitaire) Trump peut le vendre comme une victoire sans engagement chinois réel.
- Les opérations terrestres israéliennes au Liban. Annoncées ce lundi, elles ouvrent un front terrestre qui n’existait pas formellement. Si l’armée israélienne avance au-delà de la zone frontalière le conflit prend une dimension que les Européens ne pourront plus ignorer. Le Liban est un terrain où la France a des intérêts directs, des troupes (Finul) et un historique d’intervention.
- La capacité de frappe iranienne cette semaine. Trump affirme avoir détruit « 100% des capacités militaires de l’Iran ». Si l’Iran tire encore des missiles de portée significative, ce qu’il a fait ce matin même, la thèse s’effondre publiquement et avec elle la crédibilité de la narration américaine.