Le vide est désormais comblé en apparence. Mojtaba Khamenei a publié sa première déclaration officielle en tant que Guide suprême de la République islamique, confirmant le maintien de la fermeture du détroit d’Ormuz et jurant une vengeance « jusqu’au bout » contre Israël et les États-Unis (CBS News, CNBC, Al Jazeera). Mais le message a été lu par un présentateur de la télévision d’État, accompagné d’une photo fixe, sans audio ni vidéo du nouveau Guide. Près de deux semaines après le début du conflit, Mojtaba Khamenei n’a toujours pas été vu ni entendu en personne, et NPR note que l’authenticité même de la déclaration n’est pas certaine. Ce format ne dissipe pas les doutes sur sa condition physique, il les amplifie.
Le contenu de la déclaration est sans ambiguïté. « Le levier de blocage du détroit d’Ormuz doit continuer à être utilisé » a-t-il affirmé, ajoutant que « des études ont été menées sur l’ouverture d’autres fronts où l’ennemi a peu d’expérience et sera extrêmement vulnérable » (Iran International, Newsweek). Il a exigé la fermeture immédiate de toutes les bases américaines au Moyen-Orient, faute de quoi elles « seront attaquées ». Ce n’est pas une posture de circonstance mais un choix stratégique délibéré, formulé dès les premières heures d’un pouvoir encore fraîchement consolidé, dans un pays sous bombardement depuis treize jours.
Les chiffres du jour donnent la mesure du contexte. Le Brent repasse au-dessus de 100 dollars le baril, en hausse de plus de 8 % (Reuters/Zonebourse). De nombreux navires commerciaux ont été attaqués dans le Golfe, prolongeant la série de frappes des jours précédents sur le trafic maritime. Dubaï a de nouveau été frappée par des drones iraniens, poussant plusieurs multinationales (Citi, Deloitte, PwC) à évacuer leurs bureaux du quartier financier (France24, franceinfo). Israël de son côté a annoncé une frappe sur le site Taleghan 2 du complexe nucléaire de Parchin, à 30 km au sud-est de Téhéran (Times of Israel, AP, France24).
Pourquoi maintenant
La mort d’Ali Khamenei le 28 février a ouvert, pendant onze jours, une fenêtre d’incertitude que Washington et Tel Aviv ont vraisemblablement cherché à exploiter. La logique implicite comprenait un pari sur la désintégration interne : assassiner le Guide suprême, désorienter les IRGC, espérer une insurrection ou une paralysie décisionnelle. Des responsables israéliens reconnaissent eux-mêmes que ces attentes reposaient sur des hypothèses non étayées par le renseignement disponible (Reuters, Associated Press).
Mojtaba Khamenei était depuis des années le fils placé en orbite pour une succession éventuelle, mais dans un contexte de paix relative. La guerre a précipité ce passage de témoin dans les pires conditions possibles, ce qui aurait pu produire un dirigeant affaibli cherchant à négocier sa survie. L’inverse s’est produit. Les successions en temps de guerre suivent parfois une logique contre-intuitive : le nouveau leader, dont la légitimité interne reste à construire, ne peut pas se permettre d’apparaître moins déterminé que son prédécesseur. Le maximalisme n’est pas une option pour Mojtaba Khamenei, c’est une contrainte structurelle. Et le fait qu’il communique par écrit sans apparaître renforce cette logique : compenser l’absence physique par la radicalité du discours.
Les enjeux réels
Ce que veut réellement Mojtaba Khamenei ce n’est pas nécessairement la destruction d’Israël ou la capitulation des États-Unis, objectifs militairement hors de portée. Ce qu’il cherche, c’est à survivre politiquement dans un système où les IRGC constituent le vrai centre de gravité du pouvoir et où toute apparence de faiblesse face à l’ennemi extérieur serait immédiatement instrumentalisée par des factions rivales. Sa déclaration sur le détroit d’Ormuz n’est pas adressée à Washington, elle est adressée aux Gardiens de la Révolution, aux milices, aux cercles cléricaux qui observent et évaluent. La mention explicite de Hezbollah et des milices irakiennes comme composantes actives, et l’éloge du Yémen pour Gaza, confirment cette lecture : Mojtaba consolide son axe avant de consolider son pouvoir.
Pour les États du Golfe, la journée du 12 mars représente un franchissement de seuil. L’Arabie Saoudite, Bahreïn, les Émirats, le Koweït, tous ces États étaient jusqu’ici des théâtres secondaires mais deviennent des fronts actifs. La raffinerie bahreïnie frappée en début de semaine, les drones au-dessus de Dubaï, les évacuations de multinationales, tout cela signale que l’Iran de Mojtaba choisit d’élargir le périmètre de la douleur infligée à l’adversaire, en frappant là où les intérêts économiques américains et israéliens sont les plus exposés.
Du côté américain la fracture entre le discours de Trump, qui affirme que la hausse du pétrole « rapporte beaucoup d’argent » aux États-Unis, et la réalité rapportée par le secrétaire à l’Énergie Chris Wright qui reconnaît que l’armée américaine n’est « pas prête » à escorter les pétroliers dans le détroit d’Ormuz (CNBC, Le Figaro) révèle une dissonance stratégique profonde. Le coût de la guerre atteint 11,3 milliards de dollars en six jours selon un briefing classifié au Sénat (NBC News, NYT), avec une projection de 50 milliards de dollars supplémentaires évoquée par certains responsables (Reuters). L’objectif de guerre américain reste flou, la rhétorique de Trump sur le fait de « finir le boulot » ne s’accompagne d’aucune définition publique de ce que signifie « finir ».
Ce que ça change
L’entrée en scène de Mojtaba Khamenei sur un registre maximaliste reconfigure fondamentalement les paramètres d’une éventuelle sortie de crise. Tant que le nouveau Guide suprême n’avait pas parlé, une négociation discrète restait théoriquement possible sous couvert de « transition ». Ce scénario est désormais fermé, du moins dans l’immédiat. Le président iranien Pezeshkian a posé mercredi trois conditions pour mettre fin au conflit, mais la déclaration de Mojtaba, plus dure, les éclipse et contredit le signal de modération relative envoyé par le président (Al Jazeera). Les deux camps sont enfermés dans une logique d’escalade dont aucun ne contrôle le plafond.
Le bilan humain et humanitaire donne la mesure de l’impasse : 3,2 millions d’Iraniens sont déplacés selon le UNHCR, plus de 750 000 Libanais ont fui leurs foyers, et le Golfe subit des frappes quotidiennes sur ses infrastructures civiles et économiques.
À surveiller
- Le contrôle effectif des IRGC par Mojtaba Khamenei. L’indicateur clé n’est pas ce que le nouveau Guide déclare, mais si les opérations militaires iraniennes suivent une cohérence stratégique ou commencent à se fragmenter. Des frappes désordonnées ou contradictoires signaleraient une autorité plus formelle que réelle.
- La position des États du Golfe dans les prochaines 48 heures. Riyad et Abu Dhabi n’ont pas encore répondu publiquement aux frappes de ce jour. Si l’Arabie Saoudite active ses systèmes de défense avancée ou sollicite formellement une couverture américaine élargie, le conflit entre dans une phase de régionalisation irréversible.
- L’effet de la frappe sur Parchin. Si le site visé est confirmé comme lié au programme nucléaire, la réaction iranienne, et surtout la réaction russe et chinoise, déterminera si une ligne rouge encore non franchie vient de l’être. Le silence de Pékin et Moscou est lui-même un signal à surveiller.
- Le vote au Congrès américain sur le financement de la guerre. Avec 11,3 milliards dépensés et 50 milliards projetés, un blocage budgétaire à Washington constituerait la variable la plus déstabilisante pour la coalition américano-israélienne (Al Jazeera, Reuters).
- La nature réelle de la fermeture d’Ormuz. Nuance importante signalée par Ian Bremmer (Eurasia Group, via NPR) : le détroit n’est pas totalement fermé, les tankers iraniens continuent de livrer du pétrole à la Chine. La fermeture est sélective, pas absolue, ce qui en fait un outil de pression calibré, pas un blocus total. Surveiller si d’autres pays tentent de faire passer des navires sous escorte.